1

C’était un jour chaud, étouffant, de ces jours où proies et prédateurs se terrent au creux des rochers, sous les buissons ou dans les profondeurs du fleuve. Ils ne se dérobaient pas à la vue des autres, mais au dieu-soleil Rê, dont le souffle ardent desséchait animal comme végétal, et jusqu’au fleuve dispensateur de vie. Seul l’homme, le plus cruel de tous les prédateurs, allait à sa guise.

Le lieutenant Bak, chef de la police medjai, s’était campé en plein soleil près de la porte sud de Kor, un long et étroit fortin en brique crue, au milieu d’une trentaine d’ânes, des paniers et des paquets transportés par les bêtes de somme à travers le désert brûlant. Une compagnie de lanciers, dont quelques-uns étaient assis sur les murs croulants d’un bâtiment voisin, suivait la scène avec intérêt en échangeant tout bas des commentaires. Un peu plus loin sur la gauche, quatre maçons réparant un pan de muraille effondré jetaient vers lui un coup d’œil curieux à la dérobée, chaque fois que l’attention du contremaître se relâchait.

La sueur ruisselait sur le visage bronzé de Bak, sur son torse large et son dos musclé ; elle s’accumulait au creux de ses coudes, tachait son pagne court de la taille jusqu’à l’ourlet. Une mouche bourdonnait autour de ses cheveux noirs, courts et épais. L’odeur entêtante du grain moissonné et celle, nauséabonde, du fumier forçaient ses narines et lui donnaient envie d’éternuer. Jamais, en vingt-quatre années d’existence, il n’avait eu aussi chaud. Et il avait rarement ressenti un tel dégoût.

Du bout de son bâton de commandement, il poussa le lourd chargement de bois d’ébène maintenu par des cordes de cuir.

— Sais-tu, Seneb ? Il s’en faudrait d’un rien pour que je place ce fardeau sur ton dos, que je t’emmène en plein désert et que je t’oblige à le porter jour après jour, comme tu l’as fait avec ces pauvres bêtes.

— Pour chacune de celles que tu vois à présent, j’en possédais deux auparavant, répondit Seneb d’un ton geignard aussi agaçant que l’air blessé qu’il affectait. Pouvais-je laisser toutes ces précieuses marchandises derrière moi quand l’officier de Semneh m’a confisqué les autres ?

Les yeux de Bak se posèrent sur la bedaine grasse du marchand au visage charnu, puis sur les côtes saillantes des ânes, exténués par le voyage au point de tenir à peine debout. Tous étaient écorchés par les faix trop lourds et mal répartis, tous gardaient sur leurs flancs maigres les longues marques fines du fouet, où pullulaient les mouches.

Bak regarda ensuite les enfants, blottis les uns contre les autres dans l’ombre étroite de la muraille. Cinq filles et deux garçons, dont aucun n’avait plus de dix ans. Les yeux caves, leur peau sombre couverte de crasse, à moitié morts de faim, ils étaient trop faibles et épuisés pour exprimer ou même avoir conscience de leur terreur. La première fois que Bak les avait vus, ils étaient attachés ensemble, comme le train de baudets. Un jeune policier noir, grand et massif, qui pansait une trace sanguinolente sur le dos de l’aînée des fillettes, jetait de temps à autre vers Seneb un regard meurtrier. À en juger par l’expression des dix soldats qui s’occupaient des enfants et des animaux, son sentiment était largement partagé. Bak savait qu’il lui suffisait de s’éloigner pour que le marchand soit victime d’un accident regrettable, et sans doute fatal. Si tentante que l’idée lui paraisse, il n’en avait pas le droit. Son devoir était de servir Maât, déesse de l’ordre et de la justice, et non d’incliner le fléau de la balance selon son bon plaisir.

Le scribe chargé de collecter les droits de passage avait alerté Bak, qui avait quitté la cité fortifiée de Bouhen pour Kor. Bien que dénué d’importance stratégique, l’ancien fortin aux murailles délabrées offrait un abri aux troupes et aux caravanes de passage. Le fleuve en amont n’étant pas navigable pendant une grande partie de l’année, les bateaux accostaient à Kor pour décharger les marchandises convoitées par les rois des tribus du Sud profond, et pour charger les précieux objets exotiques reçus en retour.

— Les bêtes confisquées à Semneh étaient-elles en aussi piteux état que celles-ci ? demanda Bak à Seneb. Est-ce pour cette raison que tu ne t’es pas présenté à Iken comme tu étais censé le faire ?

La sueur perlait sur le front de Seneb, rougi par le soleil et par l’embarras.

— J’ai jugé préférable de continuer avant qu’elles…

Il se tut brusquement, comprenant sa maladresse.

— Avant qu’elles ne crèvent ? coupa Bak. Avant que ces enfants meurent de faim, de soif et d’épuisement ?

Seneb se redressa et protesta avec indignation :

— Si tu les vois dans cet état lamentable, c’est à cause de l’officier, au poste de contrôle d’Iken. Il me hait et saisirait n’importe quel prétexte pour me déposséder. Je n’ai pas osé m’arrêter, mais mon cœur saignait pour mes serviteurs, pour ces enfants et ces bêtes harassés.

— Je ne vois pas de sang sur ta tunique, Seneb, seulement sur tes mains.

— Tu m’accuses injustement ! Je n’ai recouru à la punition qu’à bon escient, et toujours avec modération.

Du bout de sa sandale, Bak repoussa les cinq fouets jetés à ses pieds, sur le sable, et dont les lanières de cuir étaient nouées à leur extrémité afin d’accroître la douleur.

— Voilà qui en dit long, Seneb. Et quand, à force de bonté, nous effacerons la peur qui lie la langue de ces enfants, leur voix sera plus forte encore.

— Selon toi, la parole de ces malheureux sauvages vaut plus que celle d’un respectable habitant de Kemet ?

Bak adressa un signe à Psouro, un robuste Medjai au visage grêlé par la petite vérole, qui gardait les quatre serviteurs de Seneb, achetés comme tous les autres biens du marchand. Leur peau était aussi sombre que la sienne, mais ils étaient longs et fins comme des roseaux. Chacun d’eux avait les poignets entravés derrière le dos.

— Ligote ce porc, ordonna Bak en considérant Seneb avec mépris. Il restera notre prisonnier jusqu’à ce qu’il comparaisse devant le commandant Thouti afin d’être jugé.

— Vous n’avez pas le droit ! cria Seneb. Qui veillera sur mes marchandises, fruits de mon labeur pendant les longs mois que j’ai passés en amont ?

Bak inventoria sombrement le contenu des paniers : outre l’ébène, des peaux de léopard, de singe à longs poils et d’autres créatures qu’il ne connaissait pas, des œufs et des plumes d’autruche, des jarres en terre cuite pleines d’huiles parfumées. Deux cages de bois emprisonnaient, l’une, un lionceau, l’autre trois jeunes babouins, émaciés et haletant de soif.

— On s’occupera des ânes ici, répondit le policier d’une voix dure. Les bêtes sauvages et les enfants iront à Bouhen, où ils recevront des soins appropriés. Tout le reste sera versé au Trésor.

— Tu ne peux me dépouiller ainsi !

— Emmène ce chien à Bouhen, Psouro.

Seneb se redressa de toute sa taille.

— Je réclamerai ta tête pour cela, lieutenant Bak !

— Ai-je besoin de préciser que mes biens, les tiens et ceux de tous les habitants de Kemet appartiennent de fait à la maison royale ? rappela l’officier avec un sourire sarcastique. Qui me reprocherait d’avoir éliminé un simple intermédiaire entre le pays de Kouch et notre souveraine, Maakarê Hatchepsout ? Tu as abîmé ce qui lui appartient de droit.

Laissant Seneb livide, Bak s’adressa à Psouro :

— S’il venait par hasard à passer par-dessus bord pendant que vous descendez le fleuve, la perte ne sera pas bien grande.

Mais le policier savait pertinemment que son subalterne se sentirait tenu d’amener le prisonnier sain et sauf à Bouhen.

— Non ! Je ne sais pas nager ! Non ! supplia le marchand.

D’une bourrade, Psouro l’obligea à s’agenouiller et, avec la dextérité née d’une longue pratique, il lui lia les poignets si étroitement qu’il lui arracha un gémissement. Bak surprit de la jubilation dans les yeux des cinq enfants silencieux.

Lui-même n’eut pas le loisir de s’abandonner à sa propre satisfaction. Son sergent medjai, Imsiba, traversa le groupe de lanciers dont l’attention ne s’était pas relâchée, avisa les bêtes de Seneb et marmonna un juron dans sa langue maternelle. Alors il aperçut les enfants. Le visage crispé et les poings serrés, il se dirigea droit vers le marchand ligoté. Seneb le vit venir et se recroquevilla sur lui-même.

Mais Bak s’interposa et retint le bras où saillaient des muscles durs comme la pierre.

— Non, Imsiba ! Il revient au commandant, et non à toi, de veiller à ce qu’il soit châtié.

Imsiba fixa le marchand d’un air lourd de menace.

— J’espère qu’il ne sera pas clément, mon ami, car sinon…

— Clément ? dit Bak avec un demi-sourire. Tu as vu maintes fois Thouti tenir les plateaux de la justice. La clémence est un mot dont il ignore le sens.

Il intima d’un signe à Psouro d’emmener le prisonnier et attendit, avant de lâcher Imsiba, que les deux hommes soient passés entre les lanciers.

— Et maintenant, dis-moi : qu’est-ce qui t’amène à Kor ?

Le grand Medjai arracha son regard du dos de Seneb.

— La colère me faisait oublier ma mission. Tu dois te présenter devant le commandant, accompagné de Neboua.

Bak leva brièvement la tête vers le soleil, qui avait dépassé le milieu de sa course.

— Neboua a traversé le fleuve il y a des heures. Je doute qu’il tienne encore debout et, à plus forte raison, qu’il soit en état de paraître devant le commandant Thouti.

 

— Prétends que tu n’as pas réussi à me trouver. Dis-lui…

Le capitaine Neboua tituba, se planta sur ses jambes pour tenter de retrouver son équilibre et sourit au-dessus de sa coupe ébréchée.

— Dis-lui que je me suis retiré dans la solitude du désert, tant j’étais déçu qu’Imsiba et toi, qui m’êtes plus proches que des frères, ne puissiez partager mon bonheur aujourd’hui.

Une explosion de rire monta de vingt poitrines. À la peau brûlée des hommes étendus paresseusement sur le sable moucheté d’ombre, au milieu d’un groupe de palmiers, on reconnaissait sans conteste les lanciers de la compagnie d’infanterie de Neboua, rentrés d’une patrouille dans le désert. L’effluve douceâtre de l’alcool de datte se mêlait d’âcres relents de sueur.

De hautes jarres d’eau en terre cuite étaient appuyées contre le mur d’une vieille maison, derrière eux. Bak ne savait ce qui le retenait d’en vider une jusqu’à la dernière goutte sur la tête de son ami.

— Neboua ! Tu tiens à ce que le commandant te dégrade publiquement ?

— Il a des fils, lui aussi ! N’a-t-il pas célébré leur naissance ?

Le sergent Ptahmosé apparut sur le seuil de la maison, suivi par un vieillard ridé portant une jarre d’alcool encore scellée. Neboua lui tendit sa coupe. Le sergent, un petit homme un peu chauve aux muscles noueux et au teint basané, comprit la situation en un clin d’œil et fit signe au vieux de retourner à l’intérieur.

Bak fut heureux que Ptahmosé, au moins, ait montré plus de mesure dans la boisson. Il tira son ami par le bras.

— Viens, Neboua.

L’officier recula et éleva sa coupe vers le ciel.

— Elle est mon étoile du matin, la plus brillante, la plus claire d’entre toutes !

Il s’interrompit pour éclater de rire et tourna sur lui-même les bras écartés en répandant l’alcool alentour.

— Elle n’est pas claire. Elle est aussi noire que la nuit, et aussi envoûtante ! Et ma perle noire vient de me donner mon premier-né !

Il attira Imsiba et passa le bras autour de ses épaules en s’appuyant sur lui de tout son poids. Celui-ci tenta également de le raisonner :

— Certes, les dieux t’ont souri, Neboua, mais ta fortune sera de courte durée si tu ne files pas chez Thouti.

Bak observait les deux hommes. Neboua était le second du commandant de Bouhen. Grand et musclé, ses traits épais aussi brûlés par le soleil que ceux de ses hommes, il était âgé d’une trentaine d’années. Imsiba, plus grand d’une demi-paume[1] et un peu plus vieux, avait une peau d’obsidienne et la souplesse du lion. Bak se rappela le temps, à peine quelques mois plus tôt, où Neboua tenait tous les Medjai pour quantité négligeable et où Imsiba ne vouait que mépris au second de Thouti. Les voir amis était habituellement un plaisir, cependant le spectacle d’un Neboua quelque peu éméché atténuait en grande partie la joie dans son cœur.

— Imsiba sait de quoi il parle, intervint Ptahmosé. La patience n’est pas la qualité première du commandant !

Bak agrippa son ami par les épaules pour le secouer avec vigueur.

— Veux-tu que ton fils se souvienne à jamais de sa naissance comme du jour où son père a perdu toute chance d’accéder à un poste de commandement ?

— Je ne souhaite pas me conduire indignement, marmonna Neboua.

— Alors viens avec nous. Et sur-le-champ ! souligna Bak en le secouant à nouveau.

Neboua se dégagea de cette étreinte offensante et leva sa coupe devant Ptahmosé et ses compagnons.

— Restez, mes frères, et amusez-vous ! Avec de la chance, je serai de retour avant la nuit.

Il ingurgita le reste de l’alcool et jeta sur la coupe un dernier regard de regret avant de la lancer dans une touffe d’herbes sèches.

— Je ferais mieux de venir aussi, dit Ptahmosé, voyant que son chef avait peine à conserver l’équilibre.

— Je n’ai pas besoin de nourrice, maugréa Neboua.

— Il faut ramener la barque à son propriétaire, rappela Ptahmosé en adressant à Bak un clin d’œil de connivence. Si je vous dépose sur le quai avant de retourner au village, vous serez chez le commandant d’autant plus vite.

Bak saisit Neboua par le bras et l’entraîna vers un bouquet d’acacias poussant au bord de l’eau miroitante, car il leur fallait franchir le fleuve pour regagner Bouhen. Suivis de près par les deux sergents, ils traversèrent un champ desséché, parsemé de chaumes dorés après la moisson.

Neboua trébucha sur une motte de terre, rit de lui-même et du monde entier. Les mains tendues vers le ciel, il clama son bonheur :

— J’ai un fils, mes frères, un fils ! J’ai un fils !

Parmi les chaumes, des pigeons effrayés prirent leur envol dans un bruissement d’ailes. Un paysan agenouillé dans un champ voisin se tourna dans leur direction en s’abritant les yeux sous une botte d’oignons verts.

Neboua se mit à fredonner une mélodie indistincte. Au loin, un âne brayait et un chien jappait. Le reste de l’oasis, abrité par un arc allongé de collines sablonneuses, était calme et silencieux. Les hommes et les bêtes fuyaient la fournaise sous des bosquets ombreux ou dans les maisons. Hormis quelques lopins isolés, les champs étaient nus, les canaux d’irrigation à sec, les herbes rabougries. Les arbres et les buissons nimbés de poussière tendaient leurs branchages cassants vers des cieux comme chauffés à blanc, tandis que Rê sombrait vers l’horizon telle une boule de feu.

Le silence, la terre assoupie, jusqu’à la brise sporadique portant la chaleur pulvérulente des étendues désertiques, donnaient à Bak un sentiment d’attente. La crue avait commencé moins d’une semaine plus tôt, et il lui semblait que, tout autour de lui, ce pays de Ouaouat s’accordait un répit avant d’être réveillé par les eaux pour renaître à la vie.

Navré de ternir le bonheur de son ami, Bak s’arrêta au bord du fleuve. Les acacias accrochés à la rive escarpée et friable penchaient leur tronc vers l’eau comme pour rendre hommage à Hapy, le dieu du Nil. Sur la berge opposée, à faible distance en amont, la grande forteresse de Bouhen était à peine visible dans la brume, ses murailles d’un blanc cru se confondant avec les dunes pâles derrière elles.

Un souffle d’air passa dans les arbres poussiéreux et retrancha en un bruissement les feuilles mourantes de celles encore gorgées de sève. Elles tombèrent en une pluie jaune sur deux solides barques de pêche en bois, échouées sur une bande de terre noire au bord de l’eau. Neboua s’anima à l’instant où il les aperçut.

— Tu me dois une revanche, Bak !

Il s’élança vers la berge et glissa sur le limon jusqu’à la proue d’un des bateaux.

— Viens, Ptahmosé ! Montrons à ces hommes du Nord ce qu’est la vraie navigation.

Bak jura entre ses dents. Voilà qui ne présageait rien de bon, venant d’un Neboua complètement ivre. Celui-ci s’arc-bouta de tout son poids contre la barque et, étouffant un grognement, la poussa vigoureusement vers l’eau en annonçant :

— Une ration de blé d’un mois contre une amphore de bon vin du nord que, Ptahmosé et moi, nous serons à Bouhen avant vous.

— Le pari est trop important pour un parcours aussi simple, remarqua Bak en désignant du menton la forteresse noyée dans la brume. Nous aurons la brise en poupe durant tout le trajet.

Réprimant un sourire, Neboua fit mine de le morigéner en agitant l’index :

— Non, non, mon ami ! Tu n’y es pas du tout. Nous pousserons au sud jusqu’au Ventre de Pierres avant de traverser le fleuve, comme la dernière fois lorsque tu as gagné.

Ptahmosé s’esclaffa de ce qu’il prenait pour une boutade. Imsiba cracha quelques mots dans sa propre langue. Bak considéra sévèrement l’officier d’infanterie.

— Et le commandant Thouti ? Oublies-tu qu’il nous a convoqués ?

Neboua imprima une nouvelle poussée à l’esquif, qui glissa dans l’eau.

— Hâte-toi, Ptahmosé ! Tu veux que je parte sans toi ?

Bak bondit sur la pente et la dévala en déclenchant un léger glissement de sable. Les deux sergents l’imitèrent un moment après. À quelques pas devant eux, Bak entrait dans le fleuve.

Neboua poussait la barque devant lui, de l’eau jusqu’aux genoux. Il jeta un coup d’œil en arrière et vit le trio qui le suivait. Riant comme un enfant espiègle, il se hissa à bord, saisit les rames et propulsa le bateau vers des eaux plus profondes, hors d’atteinte de ses compagnons.

— Je pars pour le Ventre de Pierres, déclara-t-il avec une emphase digne d’une proclamation royale. Si la promenade vous tente, vous êtes les bienvenus. Sinon, j’irai seul.

Bak poussa un long soupir excédé. Il détestait s’avouer vaincu, surtout face à un homme trop soûl pour réfléchir.

— Je viens ! cria Ptahmosé.

Il rejoignit Bak avec effort dans la vase et baissa la voix afin que Neboua n’entende pas :

— Quand il est dans cet état-là, ça ne sert à rien de discuter. Je veillerai à ce qu’il ne passe pas par-dessus bord.

Bak savait d’expérience que Ptahmosé était un des meilleurs marins sur cette partie du fleuve, de même que Neboua, lorsqu’il était sobre. Imsiba et lui ne devaient qu’à la chance d’avoir remporté la course précédente.

— Très bien, Neboua, pari tenu ! lança-t-il, puis il chuchota à Ptahmosé : Nous resterons aussi près que possible, au cas où vous auriez des ennuis.

Le sergent hocha la tête et nagea vers la barque de Neboua. Dans un jaillissement d’éclaboussures, Bak traversa les hauts-fonds vers l’esquif qu’Imsiba et lui avaient emprunté après avoir quitté Kor. Le grand Medjai mettait déjà l’embarcation à l’eau. Tout en y imprimant une poussée puissante, il commenta :

— Quelle folie ! J’aurai bien de la chance si je survis à ce jour sans avoir pris un bain forcé !

Bak se hissa sur le bateau, qui tangua sous son poids, et se plaça à l’arrière pour tenir le gouvernail.

— Rends plutôt grâce à Amon de ne pas naviguer avec Neboua. Moi, du moins, je n’ai pas les idées embrumées par l’alcool.

— Certes. Mais Ptahmosé et lui connaissent ce fleuve en toutes saisons. Ses caprices à la montée des eaux leur sont familiers. Nous ne pouvons en dire autant.

— La route que nous suivrons n’a sûrement pas beaucoup changé depuis la dernière course. C’était il y a moins d’un mois.

L’air sombre, Imsiba grimpa à bord.

— On dit que les eaux affluent déjà avec une force redoutable du Ventre de Pierres. Le fleuve détruit le sol et les berges sur son passage. Les courants changent pour s’adapter au nouveau dessin de son lit. Et déjà il arrache des arbres, des animaux et des paysans aux basses terres du sud.

D’un coup d’œil, Bak constata que l’autre barque flottait en travers du courant tandis que Neboua et Ptahmosé étaient aux prises avec deux cordages emmêlés.

— Sans aide, que fera Ptahmosé s’ils chavirent ? Il n’est pas assez bon nageur pour en réchapper tout en sauvant Neboua.

— Peu d’hommes seraient assez forts pour cela, mon ami.

Imsiba tira sur la drisse pour placer la haute vergue perpendiculairement au mât. La lourde toile blanche rectangulaire se déploya, mais continua à pendre. Bak cala le gouvernail sous son bras et empoigna les rames pour écarter la barque de la rive, dans l’espoir de trouver la brise.

— J’espère que ta femme est économe, Neboua ! railla-t-il. Si elle n’a pas mis de blé de côté ces derniers mois, elle ne te pardonnera pas ton pari de sitôt.

Neboua répliqua par un geste grossier du doigt. Bak éclata de rire en sentant un léger souffle d’air caresser sa joue.

— Ne les distançons pas trop, Imsiba. Toutefois, je pense qu’on peut profiter sans crainte de notre avance. Je n’aimerais pas perdre ce pari.

Imsiba grimaça un sourire, puis manœuvra afin de se haler dans le vent. La voile frissonna sous la brise timide, puis s’enfla sous une rafale et la barque fila sur les ondes. Bak adressa un salut de la main aux deux hommes qu’ils laissaient derrière eux et mit le cap vers le sud.

Le fleuve large et profond étirait devant eux ses flots brun-rouge teintés de vert. Au loin, dans un halo de brume, la bouche du Ventre de Pierres marquait le début de la multitude d’îles, grandes et petites, qui rendaient la navigation impossible sauf au plus fort de la crue. Les devoirs de Bak ne l’avaient jamais conduit plus loin que la première, et, comme toujours, il souhaita voir un jour les terres qui s’étendaient plus loin au sud, exaltées et maudites par les soldats, les marchands et les messagers de la reine.

Jetant un bref regard en arrière, il vit que Neboua s’était saisi des rames pour faire virer son embarcation, pendant que Ptahmosé hissait la voile rouge rapiécée. Plus loin en aval, le fleuve semblait d’or poli sous le soleil. Il dépassait l’oasis pour s’évanouir dans une immensité de dunes fauves et de rides de sable. Bak s’adossa contre la coque, certain qu’ils avaient pris une avance suffisante pour gagner, sans être trop loin si leur aide s’avérait nécessaire.

Les yeux plissés, il scruta la forteresse massive de Bouhen, de l’autre côté de l’eau. Les grands murs blancs de brique crue, coupés à intervalles réguliers par des tours en saillie, s’élevaient des terrasses de pierre bordant le fleuve. En haut des remparts, les minuscules silhouettes des sentinelles passaient sur les chemins de ronde. Devant trois jetées de pierre, un navire de commerce aux lignes fuselées et deux barges de transport donnaient aux modestes bateaux amarrés autour d’eux l’apparence de miniatures. Excepté quelques arbres vivaces et des buissons le long des berges, les terres environnantes étaient stériles, un désert balayé par le vent, miroitant sous la chaleur torride.

Bak contemplait ce spectacle avec une affection qui ne manquait jamais de le surprendre. Lorsqu’il était arrivé pour la première fois, subissant la sanction ordonnée par la reine, il détestait cette ville et sa charge de policier. Néanmoins, il avait très vite changé d’avis.

Le vent tenait. Ils couvraient de la distance à une vitesse remarquable en rasant les flots. Mais la voile rouge se rapprochait peu à peu, réduisant l’écart, jusqu’au moment où les deux barques ne se trouvèrent plus qu’à une dizaine de mètres l’une de l’autre. Bak commença à s’inquiéter. Bientôt il leur faudrait virer sur le courant, plus fort au milieu du fleuve, afin d’amorcer leur retour. Ptahmosé y parviendrait-il, secondé par un coéquipier ivre ?

Les murs de Kor, à une heure de marche au sud de Bouhen, émergèrent de la brume. Imsiba modifia l’orientation de la voile tandis que Bak, penché sur le gouvernail, amenait la barque en travers des flots. Le bateau de Neboua opéra un demi-tour serré et arriva à leur hauteur en aval. Les voiles rouge et blanche perdirent la brise et battirent, incontrôlables. De nouveau, Bak empoigna les rames et vit Neboua en faire autant. Imsiba abaissa la vergue. Aussitôt, la voile claqua puis s’enfla comme un ballon, et la coque à moitié couchée glissa sur l’eau en les aspergeant d’écume.

— Imsiba ! Par la barbe d’Amon ! cria Bak en se jetant de l’autre côté pour faire contrepoids. Veux-tu que nous chavirions ?

Marmonnant quelques mots incompréhensibles, le Medjai lâcha la drisse. La barque tangua, puis se stabilisa. Les deux hommes rirent de soulagement, un peu mal à l’aise. Bak reporta immédiatement son attention sur le bateau adverse, qui filait désormais à dix mètres devant eux, aussi stable et gracieux qu’une nef de guerre. Manifestement, le désir de gagner avait dégrisé Neboua.

L’inquiétude de Bak s’envola, balayée par l’excitation de la course et la ferme détermination d’atteindre Bouhen en premier. Il dirigea la proue vers l’amont et maintint résolument l’esquif dans le courant pendant qu’Imsiba rassemblait en paquet la voile tombée. Ptahmosé, plus rapide et expérimenté, avait déjà sorti une deuxième paire de rames afin de prêter main-forte à Neboua. Ils allaient droit vers la rive occidentale et le mur d’éperon vertigineux à l’angle sud-est de Bouhen.

Bak savait qu’en les suivant Imsiba et lui perdraient la course ; ils étaient trop loin derrière. Il se dirigea donc vers l’extrémité du quai le plus proche, comptant que le courant les emporterait plus rapidement que leurs concurrents.

Imsiba, s’installant une rame dans chaque main sur une traverse, observa avec un fin sourire :

— Tu courtises les dieux, mon ami !

— Notre chance de gagner est bien mince, je le sais, mais je ne renoncerai que contraint et forcé.

— Tu renonces donc parfois ? dit Imsiba, riant tout bas.

Le courant s’ajoutant à leurs coups de rames opiniâtres les entraîna au fil du fleuve plus vite que Bak ne l’aurait rêvé. En revanche, la barque de Neboua ralentit considérablement aux abords de la berge et se trouva bientôt en arrière. Bak éclata de rire, sûr que, portés par leur élan et un ultime effort, ils atteindraient le quai avant que leurs adversaires aient touché la terre ferme au pied de l’éperon.

En même temps que résonnait le cri d’Imsiba, Bak aperçut un palmier à moitié submergé droit devant eux. L’estomac serré, il poussa sur le gouvernail pour tenter de virer, mais la proue s’écrasa dans les racines noueuses. L’arbre tournoya, emportant l’embarcation dans le mouvement. La tête de mât s’abattit sur les eaux. Bak respira à pleins poumons et se jeta par-dessus bord. Il crut entendre Imsiba plonger à peu de distance. Alors que le fleuve se refermait sur lui et qu’il sombrait dans les froides profondeurs, une pensée fugitive lui vint : et dire qu’il s’était inquiété pour Neboua ! C’était plutôt Neboua qui aurait dû s’inquiéter pour lui.

Ballotté par le courant et roulant sur lui-même, il refusa de céder à la panique. Il concentra toute sa volonté pour ordonner à ses muscles de réagir, à ses membres de lutter. Quand il parvint à maîtriser son corps, il leva la tête vers la surface troublée par le limon et mouchetée par le soleil. Au-dessus, il distingua les silhouettes sombres du bateau renversé et du tronc flottant à côté. Et, pris dans les larges feuilles, un corps aux bras et aux jambes inertes. Imsiba ! Il avait dû s’assommer en sautant du bateau… Bak se propulsa vers lui, ses forces décuplées par la peur pour son ami.

La lumière s’intensifia. Il discernait mieux la silhouette, dont la peau n’était pas foncée comme celle d’Imsiba, mais claire. Le soulagement l’envahit. Un instant plus tard, le palmier roula sur lui-même, modifiant l’angle de la lumière. Bak avait perdu tout désir d’avancer, mais son élan continuait à le pousser vers le corps dont il ne pouvait détacher ses yeux. Celui-ci semblait grossir à mesure et flottait au-dessus de lui telle une créature surgie de l’au-delà. Le visage enflé saisissait par sa pâleur blafarde. La tête était rejetée en arrière, la bouche béante et rouge. Les yeux restaient exorbités comme si, dans ses derniers instants, l’homme avait ressenti une terreur indicible. Peut-être celle d’être perdu dans le fleuve pour toute l’éternité, sans corps terrestre auquel pourrait retourner son ka[2], son double spirituel.

Affolé, Bak se contorsionna pour fuir sur le côté, avala de l’eau et refit surface tout près de cette bouche et de ces yeux béants. Les flots tourbillonnaient autour de lui, imprimant au corps une sorte de balancement. Une main blême se tendit vers son épaule. Toussant, s’étranglant, Bak se jeta en arrière.

Le fleuve se referma sur lui et lui fit recouvrer son bon sens. Il remonta à la surface et entendit Imsiba crier son nom. Il agita la main tout en regardant le tronc qui dérivait, avec son macabre fardeau – non une créature monstrueuse, mais un homme exsangue, bouffi, gisant la face contre les eaux. Une victime du fleuve.

Alors que Bak agrippait une branche pour arrêter l’arbre dans sa course, une image passa dans son esprit, un détail bizarre qu’il n’arrivait pas à définir. Il fixait le dos inanimé, mais il revoyait les grands yeux terrifiés et la bouche rouge qu’il avait distingués dans les profondeurs. Sa sensation de malaise s’accentua. Curieux, troublé, il prit une profonde inspiration et, s’accrochant à l’arbre, replongea sous la surface.

La bouche béait, comme dans son souvenir. Mais le rouge, qu’il avait pris pour la langue enflée et distendue, formait un cercle trop parfait et trop plat. Il le toucha. C’était dur – du bois – et logé si profond qu’en tirant doucement il ne pouvait l’extraire. Horrifié, Bak le contempla fixement. L’objet était enfoncé dans la gorge du mort.

La main droite d'Amon
titlepage.xhtml
Haney,Lauren-[Bak-01]La main droite d'Amon(1997).French.ebook.AlexandriZ_split_000.html
Haney,Lauren-[Bak-01]La main droite d'Amon(1997).French.ebook.AlexandriZ_split_001.html
Haney,Lauren-[Bak-01]La main droite d'Amon(1997).French.ebook.AlexandriZ_split_002.html
Haney,Lauren-[Bak-01]La main droite d'Amon(1997).French.ebook.AlexandriZ_split_003.html
Haney,Lauren-[Bak-01]La main droite d'Amon(1997).French.ebook.AlexandriZ_split_004.html
Haney,Lauren-[Bak-01]La main droite d'Amon(1997).French.ebook.AlexandriZ_split_005.html
Haney,Lauren-[Bak-01]La main droite d'Amon(1997).French.ebook.AlexandriZ_split_006.html
Haney,Lauren-[Bak-01]La main droite d'Amon(1997).French.ebook.AlexandriZ_split_007.html
Haney,Lauren-[Bak-01]La main droite d'Amon(1997).French.ebook.AlexandriZ_split_008.html
Haney,Lauren-[Bak-01]La main droite d'Amon(1997).French.ebook.AlexandriZ_split_009.html
Haney,Lauren-[Bak-01]La main droite d'Amon(1997).French.ebook.AlexandriZ_split_010.html
Haney,Lauren-[Bak-01]La main droite d'Amon(1997).French.ebook.AlexandriZ_split_011.html
Haney,Lauren-[Bak-01]La main droite d'Amon(1997).French.ebook.AlexandriZ_split_012.html
Haney,Lauren-[Bak-01]La main droite d'Amon(1997).French.ebook.AlexandriZ_split_013.html
Haney,Lauren-[Bak-01]La main droite d'Amon(1997).French.ebook.AlexandriZ_split_014.html
Haney,Lauren-[Bak-01]La main droite d'Amon(1997).French.ebook.AlexandriZ_split_015.html
Haney,Lauren-[Bak-01]La main droite d'Amon(1997).French.ebook.AlexandriZ_split_016.html
Haney,Lauren-[Bak-01]La main droite d'Amon(1997).French.ebook.AlexandriZ_split_017.html
Haney,Lauren-[Bak-01]La main droite d'Amon(1997).French.ebook.AlexandriZ_split_018.html
Haney,Lauren-[Bak-01]La main droite d'Amon(1997).French.ebook.AlexandriZ_split_019.html
Haney,Lauren-[Bak-01]La main droite d'Amon(1997).French.ebook.AlexandriZ_split_020.html
Haney,Lauren-[Bak-01]La main droite d'Amon(1997).French.ebook.AlexandriZ_split_021.html
Haney,Lauren-[Bak-01]La main droite d'Amon(1997).French.ebook.AlexandriZ_split_022.html
Haney,Lauren-[Bak-01]La main droite d'Amon(1997).French.ebook.AlexandriZ_split_023.html
Haney,Lauren-[Bak-01]La main droite d'Amon(1997).French.ebook.AlexandriZ_split_024.html